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MISE EN PLACE DES STRUCTURES DE LA RESISTANCE.

« On lit généralement dans les manuels scolaires qu’en 1942 - la Résistance s’organise -, c’est faire trop bon marché des efforts antérieurs. Mais, c’est au cours de cette année-là que la Résistance-Institution a pris corps ». Ainsi, Charles d’Aragon introduisait-il son propos sur la Résistance en 1942.

Quand Charles d’Aragon écrivait que la « Résistance-Institution a pris corps en 1942 », ce fin connaisseur d’une lutte clandestine au sein de laquelle il avait œuvré, touchait juste. Si l’année 1942 est bien une année charnière dans l’histoire de la Résistance française, c’est parce qu’elle capitalise des efforts antérieurs souvent sous-estimés.

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S’il reste beaucoup à faire au seuil de l’année 1942, la Résistance intérieure a déjà accompli un chemin considérable. Après 18 mois de tâtonnements, les individualités qui ont pensé, dès l’été 1940, à faire « quelque chose » commencent à récolter les premiers fruits de leur action souterraine. Des groupes se sont formés qui parviennent à maturité au tournant de l’hiver 1941-1942. C’est en novembre 1941 que Liberté et le Mouvement de Libération Nationale fusionnent pour former le mouvement Combat. Parallèlement, Libération de zone sud et Franc-Tireur commencent à se structurer. Trois mouvements sortent donc des limbes en zone non occupée et nouent des liens entre eux à partir de l’été 1941. Parachuté au début de novembre 1941, Yvon Morandat, premier émissaire politique de la France Libre, rencontre les chefs et jette des ponts entre les diverses mouvances résistantes.

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Morandat Yvon


Tel est le contexte dans lequel est parachuté le deuxième envoyé politique du général de Gaulle, Jean MOULIN. Sa mission qui commence le 1er janvier 1942, est capitale. Dans des conditions difficiles, il réussit un tour de force en poussant les mouvements de zone sud à resserrer leurs liens d’une part, en plaçant leur action sous l’autorité du général de Gaulle d’autre part.


Du point de vue de l’union, l’année commence pourtant on ne peut plus mal. Fin janvier 1942, des responsables de Combat sont arrêtés par la police française. Pour obtenir leur élargissement, Henri Frenay rencontre le directeur de la police à Vichy et voit même à deux reprises le ministre de l’intérieur, Pierre Pucheu. Cet épisode, rapidement connu, compromet le processus de rapprochement qui s’esquissait. Les attaques lancées contre Frenay, à travers la dénonciation des « pleutres ou des machiavels au petit pied dépassés par la grandeur des travaux et des jours » tendent à l’extrême les relations entre les mouvements de la zone sud.

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Purement et simplement interrompues, les discussions ne reprennent que graduellement. De mars à juillet 1942, les contacts sont fréquents mais stériles. Le départ de d’Astier de la Vigerie pour Londres, le 17 avril 1942, gèle la situation ; aucun débat sérieux pouvant se tenir en l’absence d’un des chefs de mouvements. A la faveur des manifestations du 1er mai, l’unité d’action reprend tout de même ses droits, ce dont Moulin se félicite : « c’est la première manifestation concertée au sein de la Résistance. Elle a marqué nettement la communion d’idées et la volonté d’action de la Résistance derrière de Gaulle, que tous ont revendiqué comme chef et symbole. Elle a eu un effet considérable sur les militants qui sentent pour la première fois le synchronisme entre Londres et les chefs locaux ». En juillet, avec le retour de d’Astier en France, la coopération entre les 3 Mouvements de zone sud franchit un nouveau pas. C’est ensemble qu’ils appellent à manifester le 14 juillet 1942.

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Malgré ces progrès, les discussions de l’été 1942 sont orageuses et les points de vue difficilement conciliables. Frenay, zélateur d’une fusion, se heurte aux chefs de Libération et de Franc-Tireur. Jean Moulin travaille à arrondir les angles, tout en appuyant le chef de Combat. Les mois de juillet et d’août créent les conditions d’un accord qu’il faut confirmer et peaufiner.

Il est décidé que les intéressés gagneront Londres afin d’y traiter efficacement des questions en suspens. Jean Pierre Lévy et Jean Moulin n’ayant pas pu rallier la capitale britannique, d’Astier et Frenay discutent seuls avec la France combattante la mise au point des grands axes d’une coordination poussée entre les Mouvements de zone sud. L’accord mis en forme le 2 octobre 1942 à Londres marque une avancée décisive. Les trois principaux mouvements de zone sud acceptent de se placer sous l’autorité du général de Gaulle et de se soumettre à l’arbitrage de son représentant. En contrepartie, ils obtiennent d’être considérés comme les seuls interlocuteurs autorisés de Londres. Cette reconnaissance officielle de leur suprématie ne peut que renforcer encore leur prééminence.

La coordination en œuvre.

Un Comité de coordination voit le jour. Il a pour vocation de travailler en étroite relation avec le Comité national auquel il présente ses suggestions et dont il applique les directives après avoir été préalablement consulté. L’originalité de chacun est cependant expressément reconnue et préservée puisque l’accord stipule : « il n’est pas opportun de confondre les propagandes des divers mouvements. Il doit substituer des modes d’expression de pensées différents, car il y a des milieux qu’un mouvement touche plus facilement qu’un autre ». Deuxième volet de cet accord : la création d’une Armée Secrète unique pour la zone non occupée, dont le chef est désigné par de Gaulle, intégrant les formations paramilitaires des 3 Mouvements. D’Astier et Frenay rentrent donc de Londres avec des instructions précises qui changent la donne résistante de zone sud.

Le 27 novembre 1942, le Comité de coordination tient sa première réunion à Collonges-au-Mont-d’Or chez Louis Chauffier. Jean Moulin la préside. A ses côtés siègent le général Delestraint, chef de l’Armée Secrète, et les 3 chefs de Mouvements. Pour la première fois dans la courte histoire de la Résistance, une union a donc été élaborée au sommet entre le versant londonien et celui de la zone sud.

Le progrès est d’autant plus décisif que Moulin n’a pas borné là ses efforts. Parallèlement au travail « d’accordailles » auquel il s’est livré, Moulin a organisé des services dépendants de sa délégation. En avril 1942, le Bureau d’Information et de Propagande, sorte d’agence de presse clandestine dirigée par Georges Bidault, a vu le jour. En juillet, un Comité général d’études a été créé. Il a pour fonction de penser les mesures à mettre en œuvre et les hommes à mettre en place à la Libération. A l’automne, une centrale radio a été conçue pour tenter d’améliorer les liaisons avec Londres. Le Service des Opérations Aériennes et Maritimes (SOAM), créé au même moment, est destiné à faciliter, lui aussi, les liaisons avec Londres. Le dernier élément de ce dispositif, qui s’apparente à l’embryon d’un Etat clandestin, est le Noyautage des Administrations Publiques (NAP) qui développe les complicités chez les fonctionnaires et puise quantité de renseignements de première importance à la même source. Si l’on ajoute à ce dispositif d’ensemble, l’envoi de 3 officiers d’opérations attachés chacun à un Mouvement, force est de constater que le panorama à la fin de 1942 est fondamentalement changé par rapport au début de l’année.

Une vision trop institutionnalisée de cette organisation serait cependant trompeuse. Moulin et les Mouvements ont été logés à une même enseigne, celle d’un dénuement extrême qui les a contraints à faire flèche de tout bois avec les maigres moyens dont ils disposaient. Fin1942, le secrétariat de Moulin ne se composait encore, en tout et pour tout, que d’une demi-douzaine de personnes à Lyon.

Mettant de l’huile dans les rouages et jouant la conciliation auprès des chefs de Mouvement, Jean Moulin s’est graduellement imposé tout au long de cette année 1942 comme l’interlocuteur obligé de chacun. Comme l’écrivait Copeau à d’Astier début juin 1943 : « en fait, ce sont les divisions des Mouvements et une certaine impuissance à leur tête qui ont fait de Moulin ce qu’il est aujourd’hui ».

Reste l’essentiel qu’il faut réaffirmer avec force pour conclure : les difficultés que nous avons exposées montrent du même coup l’importance de l’œuvre accomplie dans des conditions de péril extrême ; c’est, à dater de 1943, que la poussière d’initiatives nées en 1940 et 1941 finit par devenir ce qu’on appela dès lors « la Résistance », la dynamique inaugurée au sud profitant à une zone nord qui combla son retard. Couronnement du travail souterrain de l’année 1942, la réunion, le 27 mai 1943, à Paris, du Conseil National de la Résistance, marquait le point d’aboutissement d’un processus entamé de longue date. Et cette donnée-là ne pesa pas peu dans l’image et le rôle de la France au moment de la Libération puis de la Victoire.

Laurent DOUZOU.

Professeur d’histoire contemporaine à l’IEP de Lyon.

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